Vincent Bonin — Vers Credos, à partir de Messe pour un corps, de Michel Journiac

Séminaire

* English version below

Pour son projet Credos, l’artiste Michael Eddy amorce une réflexion avec ses pairs sur la complexité du concept de croyance tel qu’il se manifeste à l’intersection des pratiques de communautés culturelles spécifiques, et du champ commun de la gouvernementalité politique légiférant la prise de parole. Parallèlement aux problématiques de la liberté religieuse et de la laïcité, Eddy aborde également la croyance sur le plan économique, en examinant comment le capitalisme se reproduit aussi par des relations informe entre les individus et les groupes, avant d’achopper dans le calcul de l’équivalence. Il se penche plus particulièrement sur un exemple performatif de cette constitution de la valeur : l’espace du marché public, où les interactions humaines se déroulent selon d’autres modalités d’échange et de négociation intersubjectives, souvent archaïques, qui partagent quelquefois des visées (par exemple, dans le cas de figure de l’économie sociale, le but étant de redistribuer les profits au sein des parties constituantes).

L’auteur Vincent Bonin offre une contribution à Credos en donnant un séminaire sur la pratique de l’artiste français Michel Journiac, et sa performance Messe pour un corps (1969).

Dans les années 1950, Journiac a entrepris des études de théologie. En 1962, pendant un voyage de formation à Damas, en Syrie, il a envoyé une lettre au père qui le supervisait, en y divulguant son homosexualité sous la contrainte de la confession. Lors de cette période avant mai 68, les aspirants prêtres devaient se livrer de la sorte, car sous le joug de l’église, la dissimulation n’était pas possible. Comme conséquence de cet « aveu de la chair » obligé, la perte de la foi a touché bien des membres de la génération de Journiac, qui, en contrepartie, ont préféré vivre dans le placard une fois défroqués. Il a été quant à lui sommé d’abandonner sa vocation, et de continuer de croire en Dieu hors de l’institution, sans pour autant céder sur son désir. Par conséquent, en disant la vérité, il a établi des contre-rituels, qui allaient lui permettre de se doter d’un corps propre, toutefois pris en tiers entre cette excommunication et  l’absence de structures sociales afin que la différence de son orientation sexuelle soit acceptée. En 1969, à la galerie Daniel Templon, Paris, Journiac a superposé ces deux modes d’existence qu’on lui avait refusés, en récitant la messe en latin devant un parterre de représentants du milieu de l’art, sans cependant verser dans l’anticléricalisme, donc, en maintenant sa foi et en s’affichant comme sujet queer avant la lettre, envers et contre tous. Lors de la communion, il a distribué son sang sous forme de tranches de boudin. Au-delà du succès de scandale, qui a mythifié l’événement en France (Journiac est peu connu hors de l’Hexagone), ce détournement parodique du rituel catholique suscite toujours des questionnements sur la survivance d’un concept de sacré au sein d’une utopie du séculaire. L’ambivalence de Journiac est ainsi encore pertinente aujourd’hui pour comprendre la valeur que l’on accorde aux modèles identitaires de subjectivité artistique, au moment où, sous le couvert d’un semblant de discours du politique, la performativité symbolique de gestes culturels est souvent confondue aux passages à l’acte, dans le réel.